La recherche est une des trois missions d’un CHU. Afin de mieux comprendre l’activité de recherche de notre établissement, la rédaction de Synapse, le magazine du CHU, vous propose de découvrir les hommes et les femmes qui permettent de faire avancer la science et les pratiques de soins.
Rencontre avec le Pr Marc Garnier, anesthésiste-réanimateur. Il vient d’obtenir l’un des 2 programmes hospitaliers de recherche clinique nationaux (PHRC-N), retenus pour le CHU.
Le projet et la démarche du PHRC
Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est un PHRC* national et les étapes pour l’obtenir ?
Le PHRC* est un appel d’offres annuel de la DGOS (Direction générale de l’offre de soins – Ministère de la Santé). J’ai candidaté en 2024, et le projet a été retenu fin 2025. Ce programme permet d’obtenir des financements publics majeurs pour la recherche clinique : en moyenne 800 000 €, parfois jusqu’à 3 millions. Dans la promotion de projets 2024 (qui est la mienne), 96 projets ont été retenus. Sans ce dispositif, je n’aurais jamais pu mener mon projet nécessitant un financement d’un peu plus de 500 000 €, car il porte sur un médicament génériqué, peu attractif pour les laboratoires.
Le processus comporte deux tours d’évaluation : une lettre d’intention relue par des experts, puis une candidature détaillée d’environ 60 à 80 pages.
Nous avons reçu la réponse de la DGOS en novembre 2025. Ensuite, il nous faut entre 8 à 12 mois pour les autorisations réglementaires, la stabilisation du protocole, le travail méthodologique, les échanges avec l’ANSM (agence nationale de la sécurité du médicament) et le passage devant un comité de protection des personnes (CPP). La direction de la recherche clinique et de l’innovation (DRCI) du CHU a accepté de porter la promotion interne, c’est à dire qu’ils assument la responsabilité de l’essai depuis le début des inclusions jusqu’à la fin de l’analyse des résultats et en gère le financement. Leur soutien est vraiment précieux et réactif. En effet, un PHRC est un marathon en équipe. Le montage du dossier demande d’agréger toutes les compétences : statisticiens, méthodologistes, chefs de projet, ARC, etc. Et surtout, se projeter dans un temps long : il faut patience et motivation.
* PHRC : programme hospitalier de recherche clinique. Plus d'infos sur le site du Gouvernement.
Quel est le cœur scientifique de votre projet ?
Je travaille depuis longtemps sur deux thématiques : la réparation pulmonaire et l’infectiologie en anesthésie-réanimation.
Considérant la deuxième thématique, un sujet majeur m’intéresse : celui de l’antibioprophylaxie en chirurgie. Cela consiste en l’administration d’un antibiotique avant le début de la chirurgie afin d’empêcher la survenue d’une infection postopératoire et particulièrement du site opératoire. Les recommandations nationales que nous avons récemment réactualisées ont permis de se rendre compte que beaucoup d’études sur ce sujet sont anciennes ou peu robustes en matière de preuves, voire inexistante pour certaines interventions chirurgicales.
Nous avons donc conçu une grande étude randomisée (« PROPHY-SEIN »), pour évaluer si une dose unique d’antibiotique avant la chirurgie permet réellement de prévenir les infections du site opératoire, lors d’une tumorectomie du sein (chirurgie du cancer du sein). L’enjeu est important : éviter une infection du site opératoire avec ses risques fonctionnelles et esthétiques.Et, d’un autre côté, éviter les risques d’une antibiothérapie inutile : risque allergique, impact sur la flore digestive pendant plusieurs semaines, antibiorésistance, coût, etc. En annexe, nous analyserons aussi si cela retarde la chimiothérapie post-chirurgie. Une fois les résultats de cette étude connus, nous devrions pouvoir statuer définitivement sur l’intérêt ou non de l’antibioprophylaxie pour la chirurgie du cancer du sein.
L’étude est randomisée, c’est-à-dire que les 1 500 patientes incluses seront réparties aléatoirement entre un groupe placebo et un groupe antibiotique. La comparaison portera sur la proportion d’infection du site opératoire un mois après la chirurgie entre les deux groupes.
Comment se structure le projet à l'échelle nationale ?
Il bénéficie du soutien du réseau recherche de la SFAR (société française d’anesthésie-réanimation), qui a relu et enrichi le protocole. Nous avons reçu 50 candidatures d’établissements très diversifiées pour participer aux inclusions, et nous n’avons pu en retenir malheureusement que 30 en liste principale : CHU, centres de lutte contre le cancer, centres hospitaliers et cliniques privées. C’est très encourageant, et cela témoigne de l’intérêt de la question posée, car c’est assez rare de mobiliser en proportion quasiment égale le public et le privé sur un même projet de recherche
Parlez-nous de votre travail
Comment décririez-vous votre parcours vers la recherche en quelques étapes marquantes ?
Au lycée, j’étais attiré par la recherche en biologie. C’est presque par inversion que je suis finalement entré dans le domaine de la santé. Une connaissance m’a encouragé à envisager médecine pour aborder la recherche fondamentale et clinique. J’ai tenté médecine… et j’y ai trouvé ma voie, en anesthésie-réanimation.
Pendant mes premières années d’études de médecine, la place accordée à la recherche était beaucoup plus limitée qu’aujourd’hui. Le véritable déclic est arrivé pendant mon internat, grâce à une équipe qui a joué un rôle déterminant dans mes choix. Un de mes chefs, le Pr Christophe Quesnel à l’Hôpital Tenon (AP-HP), se lançait dans un projet de thèse de sciences et m’a proposé de découvrir la démarche de recherche. J’ai beaucoup aimé, au point d’engager un double cursus avec un master de recherche avec l’écoute et l’encadrement attentif du Pr Quesnel.
À la fin de mon internat, j’ai poursuivi avec deux ans de clinicat puis une thèse de sciences pendant 3 ans au sein de la même équipe, autour de la réparation pulmonaire et des maladies pulmonaires. J’ai appris également énormément auprès du Pr Bruno Chrestani (pneumologue à l’Hôpital Bichat, AP-HP), qui est un expert international de la fibrose pulmonaire.
Travailler aux côtés de ces deux modèles d’enseignant chercheur m’a beaucoup appris.
Qu’est-ce qui vous motive encore aujourd’hui à mener de front activité clinique, recherche et enseignement ?
J’aime autant l’un que l’autre. Je vis pleinement ces quatre missions, car il faut aussi ajouter à ces trois missions « classiques » des hospitalo-universitaires des responsabilités organisationnelles et/ou managériales. Au fil d’une carrière, on ajuste la part de chaque activité, mais je n’imagine pas en abandonner une. J’ai fait médecine pour faire de la biologie, et si je devais choisir une seule tâche, je m’ennuierais. Naviguer entre ces missions me motive au quotidien.
À quoi ressemble une journée “typique” de chercheur en anesthésie réanimation ?
En réalité, la recherche clinique ne se dissocie jamais complètement du reste. Il n’y a jamais une journée 100 % dédiée à la recherche : elle s’insère dans les soins, les réunions, les collaborations. On peut inclure un patient au détour d’un soin, discuter d’un protocole entre deux activités cliniques, etc.
Au sein du pôle, nous nous réunissons au moins deux fois par an avec les médecins intéressés par la recherche et les attachés de recherche clinique (ARC) pour examiner les projets proposés : faisabilité, inclusion, concurrence entre études, pertinence du sujet, etc.
Par exemple, mon étude est assez similaire à celle portée par le CHU de Poitiers sur l’antibioprophylaxie en chirurgie du côlon, avec une centaine de patients inclus au CHU de Clermont-Ferrand, ce qui nous place 4ᵉ centre français en volume parmi tous les centres participants à cette étude.
Quelle compétence est indispensable pour réussir en recherche aujourd’hui ?
La curiosité : Se poser la question “pourquoi ?” chaque jour. La patience est aussi essentielle pour mener des projets de longue haleine. Que ce soit pour les concevoir et les faire financer, ou les mener à bien, les projets de recherche s’inscrivent dans un temps long, de plusieurs années. Mais c’est surtout la curiosité qui fait avancer les connaissances et améliorer la qualité des soins.
C’est exactement ce que porte notre PHRC : faut il, oui ou non, continuer une pratique courante pour le bien de nos patientes ? Il faut savoir sortir des habitudes et ne jamais tomber dans une routine. C’est aussi ce que j’aime dans ma discipline, l’anesthésie et la réanimation de deux patients ne sont jamais les mêmes.
Se lancer dans la recherche clinique
Quel message souhaitez-vous transmettre aux internes ou jeunes médecins qui hésitent à se lancer dans la recherche ?
Il ne faut pas hésiter. C’est une approche très complémentaire du soin. Elle apporte des qualités nécessaires à la prise en charge de nos patients et nous challenge aussi au quotidien sur nos pratiques et l’évolution des connaissances. Qu’il s’agisse de recherche clinique, de recherche plus fondamentale ou entre les deux de recherche translationnelle, il ne faut pas hésiter à venir voir et pousser la porte des laboratoires et des unités d’investigation clinique. " Ca n’engage à rien, et qui sait, vous allez peut être aimer cela !"
Si vous deviez convaincre quelqu’un que la recherche clinique change la pratique ?
La seule façon d’améliorer la qualité des soins, c’est de faire de la recherche. L’expérience est importante, mais se questionner chaque jour l’est encore plus pour l’évolution des connaissances en sciences, et en santé particulièrement.
Si vous aviez carte blanche pour un futur projet, sur quoi aimeriez-vous travailler ?
Au laboratoire de recherche fondamentale, j’ai toujours travaillé depuis mon master jusqu’à encore aujourd’hui, sur la réparation pulmonaire après agression aiguë. Depuis ma thèse de sciences je m’intéresse plus particulièrement au rôle des macrophages, des cellules immunitaires très présentes dans le poumon après une agression aiguë, dans la coordination de la réponse inflammatoire et de la réparation des alvéoles pulmonaires.
Nous travaillons depuis plusieurs années sur des techniques pour orienter, in vivo, dans les organismes vivants, la réponse de ces macrophages dans l’idée d’améliorer et accélérer la guérison des patients de réanimation atteint de syndrome de détresse respiratoire aigu (SDRA). La mortalité de ce syndrome reste très élevée, aux alentours de 30% des patients atteints, et nous ne disposons toujours pas de traitement curatif améliorant le pronostic, en dehors du traitement de la cause quand celle-ci est curable (par exemple si le SDRA est lié à une pneumonie).
Mon rêve serait de faire fonctionner cette stratégie de reprogrammation cellulaire in vivo chez les patients pour enfin améliorer leur pronostic. C’est en tout cas ce qui me motive dans ma recherche fondamentale.
Quelques pas de côté
Quel est le meilleur (ou le plus absurde) conseil de recherche qu’on vous ait donné ?
Le meilleur conseil que l’ont m’a donné est sans doute celui que m’a prodigué mon ancienne directrice de thèse de sciences, la Dre Monique Dehoux : « Si tu penses que l’on a réussi à démontrer ce résultat, c’est qu’il faut encore se pencher dessus ». J’ai compris de mon cursus en sciences biologiques que si après un saut en avant et un en arrière on retombe à la même place, la démonstration n’est pas suffisante. Si après un double saut périlleux vers l’avant supplémentaire et un autre vers l’arrière on retombe encore à la même place, alors là, peut être on commence à tenir le début d’une preuve !
En miroir, le conseil le plus absurde reçu est sans doute : « Fait comme d’habitude ! ».
Que faites vous pour débrancher lorsque la recherche prend trop de place ?
Plein de choses ! Je dois avoir un petit côté hyperactif maintenant que j’y pense, car j’use assez peu mon canapé ! En arrivant en Auvergne nous avons acheté une vielle maison avec des vieilles poutres et des vieilles pierres à 20 km de Clermont-Ferrand et je finis de la retaper. En plus, j’aime beaucoup la rando, je cuisine quasiment tous les jours pour ma famille ou les copains de passage, j’essaie d’aller soulever un peu de fonte deux fois par semaine, et je m’occupe de mes abeilles ! Même si le climat auvergnat me cause pas mal de souci depuis 3 ans !